Comment enterrer un blaireau


 
 Fournitures :

 Un blaireau
 Un véhicule et de l'essence
 Une grande caisse très solide
 Une ou deux couvertures
 45 euros
 Un site discret
 Une pelle, une pioche, une barre à mine
 Un dimanche ou un jour férié
 Une large ration d'énergie
 Une autre de persévérance
 Un plant d'angélique (facultatif)
 


 Marche à suivre :


En réalité, pour beaucoup, le plus problématique sera de trouver un blaireau. Ne pas se décourager. Tout arrive. Cette étape nous a été épargnée car un inconnu nous a signalé la présence d'un blaireau blessé sur le bord d'une route. Après 45km nous l'avons trouvé. C'était une blairelle. Elle avait vraisemblablement une fracture de la colonne. Elle fit de son mieux pour se défendre. Nous l'avons transportée dans la grande caisse jusqu'à un cabinet vétérinaire. L'homme de l'art s'étant absenté momentanément, son assistante nous suggéra de laisser l'animal. Elle nous tiendrait au courant.

Une heure après, le vétérinaire appelait et m'expliquait sur un ton désolé qu'il n'avait rien pu faire pour la blairelle et qu'il avait dû l'euthanasier. Hémorragie interne ...... Je l'ai remercié et lui ai dit que je repasserais à son cabinet. Changeant brusquement de ton, il me demanda ardemment : " Et qu'est-ce que je fais de la facture ?" A mon retour chez lui il était de nouveau absent. Son assistante, toute condoléances, me susurra: " On ne facture pas, hein ? " "Ben si, fis-je, il a dit que si, pour l'euthanasie." N'ayant jamais, manifestement, facturé une euthanasie de blairelle, la pauvre compulsait de sombres volumes de barêmes lorsque son patron, les bras ensanglantés, fit son entrée. Il me tendit un coude et entreprit de nouveau de compatir. Je coupai court à son oraison car ma voiture était mal garée et les gardes-champêtres rôdaient dans le quartier. " 45 euros pour l'euthanasie et 30 pour l'incinération", fit-il, professionnel. En rédigeant mon chèque je lui dis que je préférais l'enterrer. L'assistante se proposa pour m'aider à porter la caisse jusqu'à la voiture. Devant le coffre ouvert, elle me dit : " De toute façon, c'est un nuisible. On n'a pas le droit de les relâcher." Je pris alors cinq minutes pour lui exposer mon point de vue sur les nuisibles.

Il était tard déjà quand j'arrivai à la maison. Je fis le tour du jardin à la recherche d'un lieu convenable pour enterrer un blaireau. Ce n'était pas facile. Le jardin n'est pas très grand et les espaces inoccupés sont rares. Et je préférais éviter le terrassement en pleine vue des fenêtres des voisins. Le lendemain matin je me mis à la tâche. Chez nous la roche affleure partout. Semer du persil nécessite l'emploi préalable d'un pied de biche au moins. Et une foi fervente en l'Utopie. Au fil des heures j'ai usé des centimètres de barre à mine. C'est en me remémorant les augustes techniques des esclaves égyptiens de la haute antiquité que j'ai réussi à remonter des pierres qui n'avaient encore jamais été effleurées par par la moindre lueur ni de soleil ni de lune. Des néo-menhirs.


 Quand le trou me semblait assez profond j'allai chercher la blairelle. Devant la porte du garage je la sortis de sa caisse pour la poser sur un grand carton. Alors seulement j'ai pu la regarder de près et à loisir. Une blairelle est une bien belle créature. Le poil de son dos est long et rêche et sec. Chacun de ces poils est tricolore : gris à la base, noir au milieu et blanc à son extrémité. C'est avec eux que les hommes se faisaient mousser naguère. Son ventre est revêtu d'une fourrure noire et douce. Les pelotes de ses pattes sont rebondies et souples. Ses griffes sont longues, courbes et si propres qu'on s'en étonne un peu, et pourtant, il n'y a pas de quoi. La tête d'un blaireau est triangulaire. Deux oreilles noires et une truffe en délimitent la forme. Les oreilles, petites, sont finement ourlées de blanc. Depuis chaque oreille une bande noire descend jusqu'à la bouche. Les yeux d'une blairelle se perdent à notre regard dans ces deux bandes noires, et ils surprennent par leur situation bien plus près de la bouche que des oreilles. Une large bande blanche médiane va du sommet du crâne jusqu'à la truffe et deux autres bordent les côtés de la face et du cou pour se fondre, vers les épaules, dans la robe grise du dos et des flancs. J'ai regardé les dents de cette blairelle. Bien sûr, en mustélidé conforme aux configurations de sa famille, elle avait les canines assez impressionnantes par leur forme acérée. Mais en omnivore au régime où les végétaux prédominent, elle avait de larges molaires et prémolaires aptes à bien broyer les racines, tubercules, herbes diverses et fruits qui constituent le gros de son alimentation. Ses dents sortaient du cadre, si je puis dire : si blanches, si parfaites, ciselées, précieuses : stalagmites répondant aux stalactites en ce lieu que je n'aurais jamais dû voir. J'étais bien triste en la prenant à pleins bras pour la porter jusqu'au trou. Je l'y déposai, la tête à l'est. L'aurore aux doigts de rose. Mais elle était morte pour toutes les aurores.

Cela peut être décourageant de combler un trou. C'est moins fatigant que de le creuser, mais quand on creuse on est stimulé par le but à atteindre, la difficulté de la tâche. Combler, c'est trop facile. On pense. Et quand toute la terre est restituée à sa place, on peut s'étonner du tumulus que ça fait. C'est comme les artichauts : il y en a plus à la fin qu'au début. Tous les fossoyeurs débutants doivent connaître cette surprise déconcertante. Pourtant, c'était très loin d'être mon premier enterrement. Pour finir j'ai placé quatre piquets aux coins du trou comblé. Et puis, voyant un plant d'angélique qui attendait d'être élargi de son godet, sur un coup de tête, je plantai cette bisannuelle au-dessus de la blairelle. Je l'arrose tous les jours car il fait sec et le terrain est très drainant. Une blairelle est une bien belle créature. Mais ça, on s'en fout. Une blairelle a sa vie à vivre, tous ses crépuscules de promesses, ses nuits de fête ou de disette, ses petits jours de retour au terrier commun ........ Ma sinistre besogne terminée, et pour en avoir fini, je redescendis à la porte du garage pour ramasser la feuille de carton. En voyant celui-ci j'éprouvai un sentiment étrange, une incompréhension. S'y trouvait dessinée, très nette, la silhouette de la blairelle. J'ai dû me reprendre un instant pour m'expliquer ce phénomène. Mais bon sang, mais c'est bien sûr : l'humidité de la fourrure de la blairelle s'était condensée sur le carton. Ben oui, y a pas de miracle.

N'empêche qu'une blairelle morte est une bien triste chose.