Le merle noir et la merlette couleur d'écorce sont perchés
côte à côte et tête-bêche sur une branche du marronnier. Elle regarde vers
le rez-de-chaussée, lui vers la fenêtre du troisième. Là-bas et là-haut
habitent de généreuses personnes de l'espèce humaine qui donnent
régulièrement à manger aux pigeons. Le couple malin en prend toujours sa
part, sans se mêler à la foule, par incursions rapides sur le bord du
rassemblement glouton. De crainte des coups de bec, sans doute. Les
pigeons n'aiment pas qu'on vienne manger dans leur assiette. Ils ont
toujours peur de manquer. Ils avalent à toute vitesse. Ils engouffrent des
quantités incroyables. Leur jabot s'arrondit comme une femme enceinte au
huitième mois et demi. Quand il n'y a plus une seule graine, ils relèvent
la tête, l'œil ahuri. Ils sont toujours étonnés par le fait que ce soit
terminé. Leur cerveau doit être enroulé dès leur naissance autour de
l'image d'un festin qui ne s'achève jamais, une montagne de riz, de mais
ou de pain mouillé sur laquelle ils sont posés, et qu'ils mangent,
mangent, mangent pendant la vie éternelle. Le paradis-pigeon...
Hélas ! avec ou sans ailes, on ne trouve rien de tel sur la
Terre. Tout y a une fin. Ils s'envolent. Autant recommencer ailleurs.
Le merle et la merlette sont partis depuis longtemps. Ils
n'aiment pas tellement la table d'hôte. Ils sont plus gourmands
qu'affamés. Lui est allé se percher sur l'antenne de TV. C'est de là que
le matin, il prévient, en chantant, toutes les bêtes du quartier, et les
humains qui veulent l'entendre, que ce n'est pas encore aujourd'hui que la
nuit va prendre racine, et qu'une fois de plus le jour se lève. Le jour
nouveau, rose dans l'œil du merle quand le soleil s'annonce, gris quand
c'est la pluie, le jour toujours superbe. Le jour de lumière et de vie.
Y pensez-vous parfois, le matin, que la nuit aurait pu
rester? Je sais, vous avez appris à l'école : la Terre tourne, la nuit ne
peut pas durer, c'est scientifique. Voilà où nous en sommes, avec nos
connaissances : le jour ne nous émerveille plus. C'est un phénomène
ordinaire. Le merle, lui, n'a rien appris. Il sait que le retour de la
lumière est miraculeux. Et il chante...
Si nous pouvions, chaque matin, commencer la journée en étant
un peu merles...
Retourner à l'"obscurantisme" primitif ? Renier nos
connaissances ? Non. Aller au-delà. Si nous perçons la croûte de notre
science, nous nous trouvons aussitôt devant le gouffre du mystère. La
Terre tourne, le soleil brille, notre peau le sent, notre esprit le sait,
la plante le boit… Pourquoi ? La science essaie de dire comment, mais sur
le pourquoi elle se tait. Personne ne peut donner la réponse. Nous pouvons
seulement répondre par la joie. Le jour se lève, le jour est un miracle,
le soleil est un miracle, le merle est un miracle, la vie est un
miracle... Rien de tout cela n'est ordinaire, banal, scientifique,
explicable. Et que vous continuiez d'être un être vivant, qui voit,
écoute, sent et pense, c'est un enchaînement de miracles, seconde apres
seconde...
C'est parce que nous l'oublions à chaque instant que nous
avons si peu de considération pour la vie des autres vivants. Chaque
année, à l'automne, une partie de la population humaine mâle de notre pays
empoigne ses fusils et se précipite dans les campagnes pour tuer. Sans
autre raison, sans autre besoin que le plaisir de tuer. En ma chèra
Provence, à la campagne, il n'y a plus d'oiseaux. Quand il en surgit un,
égaré, imprudent. gros comme un tétard, cinquante chasseurs se précipitent
pour le massacrer. Ailleurs, on élève des faisans qu'on jette devant les
pieds des hommes armés, bottés. valeureux... Les bêtes, habituées à la
mangeoire, n'ont même pas peur. Les héros s'en donnent à coeur joie, ça
sent la poudre, la plume vole, on termine par un gueuleton. Le grand air
et le meurtre donnent bonne mine.
Ce qui est très profondément déplorable, c'est moins la
tuerie elle-même que le fait d'avoir en France plus de deux millions de
tueurs. C'est plus grave pour les hommes que pour les bêtes. Et il est
grave pour la France que les présidents de la République donnent
traditionnellement l'exemple du massacre. Je ne connais rien de plus
navrant que le spectacle du président et de ses invités posant, satisfaits
et solennels, derrière leurs victimes alignées sur le sol. Quelle
victoire ! Si un de leurs enfants en faisait autant avec des mouches, ils
le corrigeraient et craindraient pour son équilibre mental...
Le premier président qui transformera les tirés de
Rambouillet en refuge d'oiseaux laissera un nom dans l'histoire de France
et d'Europe. Inviter les ambassadeurs à aller voir les oiseaux au lieu de
les tuer, quelle leçon ce serait pour tous les hommes...
J'ai des amis chasseurs. Ils ne sont pas tout à fait mes
amis. Il y a leur fusil entre nous. Et vous qui êtes chasseur et qui me
lisez, vous êtes aussi presque mon ami. C'esl pour eux, c'est pour vous
que j'écris ceci : la prochaine fois que vous irez à la chasse, essayez,
honnêtement, de faire ce petit exercice, au moins une fois : quand vous
aurez un oiseau ou un lapin au bout de votre canon, n'appuyez pas aussitôt
sur la détente. En un instant, regardez-le, VOYEZ-LE, tel qu'il est,
miracle de vie en mouvement, combinaison prodigieusement organisée da
chair, de sang. d'efficacité et de beauté. Il a fallu trois milliards
d'années pour le fabriquer et le mettre au point dans sa perfection.
Allez-vous le détruire. VOUS ? Si votre index appuie, voilà, voui n'êtes
plus que cela, réduit à la dimension de cette phalange, commandée par un
instinct automatique qui est devenu votre maître et sous laquelle votre
personnalité disparaît. Si vous VOYEZ, si vous admirez et laissez vivre,
c'est votre esprit qui est entré en jeu, votre esprit d'homme capable de
comprendre et d'aimer. Et alors,quelle Joie vous éprouverez, qui se
renouvellera sans cesse... Pour avoir VU la vie en un instant, vous allez
la reconnaître et la voir partout. Dans ces arbres nus parmi lesquels vous
marchiez sans les regarder et dont chaque cellule prépare avec puissance,
avec obstination, le retour du printemps. Sous l'herbe sèche que vous fou-
lez, et dont les racines vives contiennent les plans et l'élan de l'herbe
nouvelle. Dans la motte de terre que votre semelle aplatit, et qui abrite
autant de vies microscopiques qu'un ciel d'étoiles. Et en vous-même, qui
sans cesse oubliez que vous vivez...
Au fusil, au piège, à la strychnine, on tue, on tue, on tue.
Involontairement, on détruit. Le D.D.T. perturbe la ponte et
la reproduction. Pour laisser passer les tracteurs, on a rasé las haies.
Elles étaient l'habitat des plus charmants de nos oiseaux : le
rouge-gorge, le bruant, la fauvette, la linotte, le pinson. Ils
disparaissent avec elles.
Traqués, fusillés, empoisonnés, chassés dans toutes les
campagnes, les oiseaux se sont réfugiés dans les villes. Il y a un couple
de faucons au sommet d'un clocher parisien, je ne vous dirai pas lequel:
II y a par bonheur des merles dans tous nos jardins et nos squares, des
moineaux sur nos trottoirs, des pigeons sur nos toits.
Mais l'inexplicable, furieux instinct de destruction de
l'homme les poursuit jusque là. Il a pris une forme administrative. On
fait la guerre aux pigeons sous prétexte de propreté. Les crottes de
pigeons souillent les statues, et les façades de certains ministères…
Quel dommage ! Quelle injure ! Ne pourrait-on pas, tout
simplemant, les nettoyer ? Ce serait un beau métier d'être nettoyeur de
statues... D'aller brosser les cheveux d'Alfred de Musset, caresser les
épaules des Trois Grâces da Maillol... Cela coûterait cher? Cela ferait
quelques chômeurs de moins à payer... Et j'aimerais savoir combien coûte
la guerre aux pigeons, dont sont souvent victimes les moineaux. Vous avez
pu voir dans la presse la photo de moineaux pris à la glu sur la corniche
d'un immeuble et morts de faim, de soif et de peur. On m'a assuré que ce
n'étaient pas les services municipaux qui avaient ordonné ce piègeage,
mais sans doute le ou les responsables de l'immeuble en question. Je
voudrais que celui qui a donné l'ordre de poser ces gluaux fasse un
instant l'effort d'imaginer que c'est lui ou son enfant qui est pris
jusqu'aux hanches dans une colle dont il ne peut s'arracher, au bord d'une
falaise, sous le soleil et la pluie, personne ne venant lui porter
secours, dans l'horreur et le désespoir, jusqu'à la mort... Je voudrais
que chaque chasseur fasse l'effort d'imaginer qu'il est à l'autre bout de
sa ligne de mire, que c'est lui qui va recevoir tout à coup la charge
effroyable qui va lui broyer le corps...
Je sais : on va me taxer de sensiblerie. C'est vite dit.
C'est surtout à nous, les hommes, que je pense. Tuer nous avilit. Chaque
coup de fusil blesse celui qui tire, et blesse l'espèce humaine tout
entière.
Les oiseaux sont l'écriture de Dieu entre l'arbre, la terre
et l'homme. Le vol d'un oiseau explique et pose des mystères, montre le
ciel, dessine l'amitié. Son chant est le langage universel que nous
comprenons sans avoir besoin da le connaître. Il nous parle de joie et
d'amour. Les oiseaux obligent les hommes à lever la tète vers le ciel.
même ceux qui les tuent. Ils nous aident à vivre. En les tuant. nous
détruisons ce qu'il y a de plus léger, de plus lumineux, de meilleur en
nous.